Note doctrinale — Pilier VII
VII

Économie et production digne

Refonder la fierté du métier français

Mai 2026 · 15 pages

La présente note applique la doctrine de la République de la dignité au pilier économique. Elle propose une voie française entre deux impasses : le libéralisme déraciné qui sacrifie les métiers et les territoires à la productivité globale, et le protectionnisme nostalgique qui prétend arrêter le temps. La doctrine de la production digne articule ces deux exigences : produire mieux, produire en France, produire dans des conditions qui rendent honneur aux travailleurs comme aux territoires.

Le constat est connu : la France a désindustrialisé plus vite que ses voisins européens, a vu ses balances commerciales se dégrader, a laissé les métiers d’artisanat et de transmission se précariser, et fait face à une jeunesse désorientée par un marché du travail dual (CDI protégés versus précariat massif). Le pays dispose pourtant d’atouts considérables — recherche, ingénierie, gastronomie, mode, artisanat, énergie nucléaire, agriculture, secteur du luxe — qu’aucune politique cohérente n’a réussi à articuler depuis 25 ans.

Trois principes structurent la doctrine : la dignité du producteur, la dignité du métier, la dignité du territoire qui produit.

Le programme s’articule en huit piliers opérationnels : (1) une politique industrielle de souveraineté ciblée ; (2) un grand plan artisanat et savoir-faire ; (3) une réforme du dialogue social et du statut de l’entrepreneur ; (4) une politique agricole de filière digne ; (5) un Pacte de la production locale entre État, régions et entreprises ; (6) une fiscalité au service de la production réelle ; (7) une refonte de la formation professionnelle et de l’apprentissage ; (8) une politique européenne de réciprocité commerciale assumée.

Cette note s’adresse aux acteurs économiques — chefs d’entreprise, artisans, agriculteurs, syndicats, fédérations professionnelles — ainsi qu’aux décideurs publics qui constatent l’usure du modèle économique français actuel.

I. Le diagnostic — Six fragilités économiques françaises

L’élaboration d’une doctrine économique de la République de la dignité exige un diagnostic rigoureux, sans complaisance ni dramatisation. Six fragilités structurent l’économie française à l’horizon 2025-2030. Elles s’alimentent mutuellement, et c’est leur enchevêtrement qui appelle une réponse cohérente.

1. La désindustrialisation française accélérée

La France compte aujourd’hui environ 2,7 millions d’emplois industriels, contre 5,3 millions en 1980. La part de l’industrie dans le PIB est passée de 24 % à moins de 11 % en quarante ans. Cette désindustrialisation s’est faite plus vite et plus brutalement qu’en Allemagne (qui a maintenu 22 %), qu’en Italie (16 %), qu’en Espagne (14 %). Elle a frappé inégalement les territoires : certains bassins, notamment dans le Nord, l’Est, et le Centre-Val-de-Loire, ont vu disparaître l’essentiel de leur tissu productif, avec des conséquences sociales, démographiques et politiques que la France paye encore.

Cette désindustrialisation n’est pas une fatalité du marché. Elle résulte d’un cumul de choix politiques : monnaie surévaluée à certaines périodes, fiscalité trop lourde sur la production par rapport à la consommation, sous-investissement dans la formation technique, défaut de politique industrielle ciblée, et culture managériale qui a privilégié l’ingénierie financière sur l’ingénierie productive. Une autre voie est possible.

2. La précarisation des métiers et du travail

Le marché du travail français est devenu structurellement dual. D’un côté, une minorité protégée par un CDI à temps plein. De l’autre, une croissance ininterrompue des contrats courts, du temps partiel subi, du recours aux indépendants déguisés, de l’ubérisation, et des emplois intérimaires de longue durée. Cette dualité dégrade le sentiment de protection, fragilise les parcours professionnels, et nourrit une défiance généralisée envers les institutions économiques.

Parallèlement, des métiers entiers — artisans, agriculteurs, soignants à domicile, enseignants, journalistes, photographes — voient leur valeur économique se déprécier alors même que leur valeur sociale est immense. C’est une indignité paradoxale : ceux qui font fonctionner concrètement la République sont les moins reconnus économiquement. La doctrine de la production digne entend renverser cette indignité.

3. Le déclin agricole et la dépendance alimentaire

La France, longtemps première puissance agricole européenne, a vu son nombre d’exploitations passer de 1,6 million en 1970 à moins de 380 000 aujourd’hui. La balance agricole nette se dégrade depuis cinq ans. Le pays importe désormais une part croissante de fruits, légumes, viandes, œufs, et même de blé selon les années. Les revenus agricoles sont, pour 30 % des exploitations, inférieurs au SMIC. Les suicides paysans restent à un niveau inacceptable. La transmission des exploitations à la prochaine génération est en panne.

Cette situation n’est pas seulement une question sociale. C’est une question de souveraineté alimentaire, donc une question de sécurité nationale. Un pays qui ne se nourrit plus est un pays vulnérable. La doctrine économique de Diagonale France assume cette dimension stratégique.

4. L’artisanat et les savoir-faire menacés

La France compte encore environ un million d’entreprises artisanales, employant 3 millions de personnes. Mais ce tissu s’érode : les transmissions sont en panne (faute de candidats à la reprise), les formations sont sous-pourvues, certains métiers d’art voient leurs derniers maîtres prendre leur retraite sans successeurs. La gastronomie, la mode, l’horlogerie, les métiers du cuir, du bois, du textile français — autant de filières où l’excellence française a longtemps brillé — sont menacées par l’IA générative, par la concurrence asiatique, et par l’indifférence des politiques publiques.

Cette érosion silencieuse est une perte patrimoniale et économique. Patrimoniale parce qu’on ne récupère pas un savoir-faire perdu. Économique parce que ces métiers représentent souvent les seuls produits français véritablement compétitifs sur les marchés haut-de-gamme mondiaux.

5. La fiscalité défavorable à la production

La France figure parmi les pays développés où la pression fiscale est la plus lourde, particulièrement sur les facteurs de production. Les impôts dits « de production » (CVAE, CFE, contributions diverses) sont, en proportion du PIB, deux à trois fois supérieurs à ceux de l’Allemagne. Cette structure fiscale handicape directement la compétitivité française. Elle décourage l’investissement productif et favorise les arbitrages en faveur de l’optimisation ou de la délocalisation.

Réformer cette structure ne signifie pas baisser globalement les impôts. Cela signifie en redistribuer la charge, en privilégiant la consommation, le foncier, et la rente sur la production et le travail. C’est techniquement possible, à condition de courage politique.

6. La fracture territoriale économique

L’économie française est aujourd’hui structurellement fracturée entre quelques métropoles dynamiques (Paris, Lyon, Toulouse, Nantes, Rennes, Lille pour partie) et le reste du territoire qui décroche. Les villes moyennes ont perdu leurs commerces de centre-ville, leurs services publics, leur tissu productif. Les zones rurales se désertifient. Les outre-mer connaissent des difficultés structurelles que la métropole ne prend pas la mesure.

Cette fracture territoriale produit une fracture politique. La France périphérique vote différemment de la France métropolitaine, non par caprice mais par expérience vécue. Toute politique économique qui ignore cette fracture est, à terme, une politique qui creuse les divisions républicaines.

Ces six fragilités forment système. Toute politique économique sérieuse doit les traiter ensemble.

II. L’application de la doctrine à l’économie

La doctrine de la République de la dignité produit, appliquée à l’économie, une orientation cohérente que la note présente avant le programme.

1. Lucidité active appliquée à l’économie

La lucidité active exige de regarder l’économie française telle qu’elle est, sans céder ni au pessimisme déclinologue, ni à l’optimisme officiel qui n’a plus prise sur le réel. La France n’est ni un pays foutu, ni un pays prospère. C’est un pays riche par son histoire, ses talents, sa recherche, ses ressources, mais qui a accepté une décennie après l’autre des arbitrages économiques défavorables à sa production réelle. Cette lucidité refuse à la fois les recettes uniques (« il faut tout déréguler », « il faut tout protéger ») et propose une voie articulée.

La lucidité économique implique aussi de regarder l’extérieur sans naïveté : la concurrence chinoise n’est pas loyale ; la politique américaine d’IRA et de Chips Act est protectionniste assumée ; l’Allemagne défend ses intérêts industriels avec constance. La France doit jouer le même jeu, sans hypocrisie, dans le cadre européen mais avec ses propres intérêts assumés.

2. Doctrine des deux rives appliquée à l’économie

La doctrine des deux rives prend tout son sens en économie. La rive ultra-moderne, c’est l’économie de la donnée, l’IA productive, l’industrie 4.0, les biotechnologies, la finance verte, les nouvelles énergies. La France doit y être présente, conquérante, et soutenue par une politique d’État active.

La rive ancrée, c’est l’artisanat, l’agriculture paysanne, les métiers du soin et de la transmission, le commerce de centre-ville, le tourisme territorial, la gastronomie, le secteur du luxe et de la mode dans leurs ateliers français. La République doit la protéger, la valoriser, la financer — non par nostalgie, mais parce que cette rive constitue une part non délocalisable de la richesse nationale et de l’identité française.

Aucune politique économique sérieuse ne peut sacrifier une rive pour l’autre. Diagonale France refuse cette alternative.

3. République de la dignité — Trois dignités économiques

  • La dignité du producteur — qu’il soit ouvrier qualifié, ingénieur, artisan, agriculteur, soignant, enseignant ou créateur. Sa rémunération doit refléter la valeur réelle de son travail, et son métier doit être respecté socialement. Une République où l’on méprise le travail n’est plus une République.
  • La dignité du métier — chaque métier porteur d’une histoire et d’un savoir-faire mérite protection et transmission. La République ne peut accepter que des filières entières disparaissent par négligence publique.
  • La dignité du territoire qui produit — un territoire qui produit est un territoire vivant. La République doit organiser, sur l’ensemble du territoire, les conditions d’une production digne. Aucun département ne doit être condamné à n’être qu’un lieu de résidence ou de tourisme.

La République de la dignité refuse autant le libéralisme qui sacrifie les producteurs que le protectionnisme qui les enferme. Elle propose une troisième voie : la production digne.

La suite de cette note

Le programme opérationnel et la stratégie politique
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Cette note se poursuit avec son programme opérationnel — les mesures concrètes que Refondation propose — et sa stratégie politique : alliances naturelles, calendrier de déploiement, articulation avec les autres notes du corpus.

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